La compagnie

En 2000, les artistes de la compagnie Tombés du Ciel commencent à travailler sur une pratique d’un théâtre qui se construit à partir de la réalité. « Théâtre scientifique » pour les uns œuvrant ainsi à des créations qui témoignent de la connaissance scientifique en y amenant le décalage et l’émotion de l’artiste (La Recette de l’Univers – 2000 ; Consommables, digestion d’une bouchée de cassoulet – 2004). « Théâtre documentaire » pour les autres qui travaillent sur des interviews ou sur des témoignages en reproduisant mot à mot – tels les comédiens du Verbatim Theatre en Angleterre dans les années 90 – les paroles de personnes réelles (Quartier Nord de Laurence Février – 2005).

De cette confrontation de pratiques contemporaines du théâtre qui se nourrit de la réalité, nait la collaboration engagée entre Jean-François Toulouse et Faïza Kaddour autour d’un théâtre documenté.

Ce type de travail qui se développe de plus en plus en France mais aussi à l’étranger, cherche à témoigner sur notre monde, maintenant.

Mais à la différence d’un théâtre documentaire qui lui chercherait à donner des informations tel un reportage vivant ou comme peut le faire le cinéma documentaire, ce théâtre documenté tend à activer l’émotionnel chez le spectateur pour mieux faire résonner cette réalité.

 


« Face aux faits, que peut le simulacre du théâtre ?

Tout.

Et d’abord mentir, c’est le garant de sa vérité. »

 


Depuis 2006, les artistes de Tombés du Ciel se concentrent donc sur cette pratique d’un théâtre sur le vif, qui fait le choix d’une rencontre avec la vie ordinaire et dessine à présent l’un des enjeux les plus excitants de l’expérimentation théâtrale.

Le point de bascule entre la réalité et l’imaginaire se trouve focalisé sur un segment du monde ordinaire placé sous un nouvel éclairage, et dans lequel ce spectateur peut aussi se trouver impliqué.

Ces spectacles ont en commun un travail de documentation préalable à l’écriture, un véritable échantillonnage du réel. Cette échantillonnage peut être réalisé à partir d’entretiens, rencontres, événements vécus, récits autobiographiques, témoignages… tous éléments du réel. A partir de ce matériau brut, les artistes tissent une fiction, une trame, en la confrontant au plateau et à la pratique artistique du spectacle vivant dans plusieurs domaines : improvisation, théâtre, musique, marionnettes, vidéo, photo, théâtre d’objet… avec une constante qui revient de façon presque addictive : la nourriture, comme objet théâtral, comme matière vivante, comme un élément qui nous relie à l’art culinaire, à la chimie, au plaisir des sens et des mots. Ce travail de la réalité au plateau se fait avec beaucoup d’allers-retours et se construit ainsi dans le but de restituer aux spectateurs une réalité sublimée et cathartique de leur monde.

Les spectacles de Tombés du Ciel tournent maintenant sur tout le territoire et à l’étranger (Suisse, Belgique, Bénin, Togo, Gabon, Liban, Maroc…). Les représentations sont données dans des théâtres, des espaces publics, des extérieurs, des jardins, mais également dans des musées et structures scientifiques (Palais de la Découverte, Cité des Sciences, Ministère de la Recherche à Paris, Festival Paris-Montagne à Normale Sup, Cap Sciences, PASS à Mons en Belgique, CERN à Genève, CCSTI la Rotonde à Saint Etienne…) ou encore des structures sociales.


Le public peut être ainsi convié à écouter le vécu d’une jeune Algérienne qui veut comprendre comment on fait les bébés et pourquoi elle est frappée et violée (le Frichti de Fatou – 2006), tandis que la comédienne raconte cette histoire avec sa conscience-contrebasse tout en réalisant un frichti, métaphore de son existence dont elle essaye d’accommoder les ingrédients pour composer sa propre identité.

Ou encore assister à un début de faux spectacle pour enfants sur le développement durable où les comédiens sortent soudain de leur personnage pour s’insurger contre un monde barbare et pollué et proposer au public d’aller dehors dans la rue pour réagir et se réapproprier son environnement (Moya ma petite République – 2009).

On peut suivre une femme dépressive convoquée à une expérimentation publique d’IRM fonctionnel pour visualiser en direct sur grand écran comment elle se ment à elle-même sur l’imagerie cérébrale, tandis qu’elle revit son enfance tout en confectionnant un gâteau pour son psychiatre (Le Jour où je suis tombée amoureuse de ma Mère – 2010).

Ce peut être une convocation du jeune public à l’histoire de deux rats de laboratoire sur lesquels les humains veulent expérimenter comment les éduquer à la politique, et comment ces rats vont ensuite proposer aux enfants de voter pour eux suite à une véritable campagne électorale (Votez Gâteau ! – 2012).

C’est le questionnement de l’émancipation des femmes à la suite du printemps arabe, en miroir à nos démocraties européennes, dans une fiction écrite à partir de témoignages de femmes des deux côtés de la Méditerranée (Les Femmes et Une Nuit – 2014).

C’est encore une réflexion sur la biodiversité, avec deux personnages du siècle des lumières, conviés à une super organisation mondiale autour du réchauffement climatique pour sauver le monde tels des super héros (Paysages Exzootiques – 2016)

Ou la question de la migration aujourd’hui vu à travers l’expérience de deux femmes qui se trouvent trop grosses et décident de partir vivre aux USA dans le pays de la size-acceptance (La Poutine de Janine – projet 2019).

Ce projet d’un théâtre documenté prolonge l’idée de faire théâtre de « tout ce qu’il y a dans la vie », comme l’envisageait Antoine Vitez ; il s’inscrit même, au-delà, dans l’héritage des fonctions premières de la représentation théâtrale et de toute expérience esthétique : relier l’individu à la communauté, lever le voile des apparences, modifier le regard sur le monde.